Prendre la crise pour ce qu’elle est, une faillite systémique (J.Sève)

La crise actuelle n’est pas une simple crise financière mais trois faillites emboîtées l’une dans l’autre. Et seule la dernière nous donne la clé d’ensemble.

Mis à part les libéraux les plus obtus, rejoints par les sociaux-démocrates en déshérence idéologique, qui continuent encore de croire à une simple crise financière dont on sortira par encore plus d’austérité et de libéralisation, tout le monde perçoit bien que quarante années de libéralisation ont certes libéré le capital, favorisé la mondialisation mais systématiquement confisqué les profits pour socialiser les pertes et que tout cela nous mène dans le mur. Aucun État endetté à plus ou moins 100% de son PNB ne pourra rembourser. A moins d’un moratoire ou d’une solution encore plus radicale, nous courons à la déflation, à la nouvelle bulle financière et à la banqueroute générale.

Mais reprendre la main sur la finance et relancer les investissements publics ne changerait encore rien d’essentiel. Car derrière cette faillite du libéralisme se cache celle d’un système. Le capitalisme a fait son temps. Le libre marché est devenu une arène instrumentalisée par des acteurs surpuissants qui imposent leurs marges dans un « vol organisé », la concurrence devient une guerre ruineuse à l’heure où il faut apprendre à coopérer et à partager, le profit exigé par les investisseurs représente un coût du capital de plus en plus exorbitant. A quoi rime un système où une banque emprunte à 1% à la banque centrale pour reprêter ensuite à 3 ou 4% ? Le capitalisme est devenu une irresponsable prise de rente qui prélève indûment son tribut au détriment de l’efficience générale. La crise de l’État démocratique au profit d’une gouvernance aux mains de la finance ruine le pacte social et fait le jeu des populismes. L’exploitation criminelle des individus et des milieux, ne serait-ce qu’elle, condamne le capitalisme définitivement, y compris sur le plan éthique. Mais faut-il alors chercher à reconquérir le pouvoir d’État pour construire un « éco-socialisme » ? Ce serait encore passer à côté de l’essentiel.

Car la crise du système capitaliste cache une crise bien plus profonde, celle de la société divisée en classes. Avec la mécanisation, l’automatisation, l’informatisation, les activités humaines sont de moins en moins répétitives et de plus en plus axées sur l’inventivité, la création, l’innovation, la surveillance et la réactivité, le service apporté à une clientèle, le conseil… Des activités qui exigent des individus très qualifiés maîtres de leur travail, sans patron, libres de leur emploi du temps, capables d’échanger entre eux. Or, dans le système actuel, les rapports sociaux sont corsetés par l’impératif du profit. Les sociétés de classes et les rapports sociaux qui leur sont liés deviennent objectivement des freins pour une prometteuse révolution du travail. Ce qui vient irrépressiblement à l’ordre du jour est la mutualisation des savoirs, le partage des coûts, la coopération à vaste échelle, la promotion concertée du développement durable, la sécurisation des parcours professionnels. La soumission des travailleurs à des donneurs d’ordre ne devient pas seulement inopérante, elle constitue un obstacle historique majeur au développement d’une civilisation bien plus avancée. Dans la même logique, le droit de propriété devient de plus en plus ouvertement contreproductif à l’heure où les sociétés les plus développées peuvent organiser une gratuité bien plus efficace dont le coût serait assumé par la collectivité dans son ensemble.

Que peut-il se passer si nous ne regagnons pas l’hégémonie dans le débat d’idées actuel ? Qui peut encore ignorer les risques d’un pourrissement de la crise ? Pourquoi sont-ils si rares les politiques à se placer explicitement dans la seule perspective crédible, celle de l’après-capitalisme ? Et ce, d’autant plus, que cet après-capitalisme commence à s’objectiver sous la forme de futurs présents parfaitement visibles. Partout naissent des rapports postcapitalistes, certes encore marginaux, animés par des citoyens qui refusent l’appropriation privative du pouvoir de décider, qui rejettent les fins lucratives pour en promouvoir d’autres réellement libératrices, qui partagent et coopèrent en marge de notre société. C’est ainsi que des salariés reprennent en main leurs entreprises condamnées pour construire des entités, dans un contexte très défavorable et malgré l’existence d’une grande diversité en leur sein, authentiquement postcapitalistes (pas de propriété même s’il peut y avoir des investisseurs, pas de rapports dominant-dominé – un homme ou une femme = une voix –, pas de finalité lucrative pour satisfaire des actionnaires tout-puissants, mais répondre à une fin socialement utile, etc.). C’est ainsi que des chercheurs, comme ceux du CERN, construisent des communautés d’égaux, refusant tout appropriation (brevet), échangeant en permanence le fruit de leurs recherches, coopérant pour une fin commune et élaborant la Toile, mettant en commun leurs ordinateurs et leurs logiciels. C’est ainsi que des citoyens ont construit le commerce équitable, moyen d’échange où le producteur et ses besoins sont préalablement pris en compte par le consommateur dans un rapport où tout le monde est gagnant.

Si le mot gauche a encore un sens, s’il n’est pas déjà trop tard pour arrêter une dictature financière aujourd’hui sans véritable adversaire à sa mesure, il doit s’appuyer sur sa seule carte vraiment crédible, celle de l’après-capitalisme, ce qui implique en tout état de cause d’appeler les citoyens ici et maintenant à engager toutes initiatives les conduisant à se ressaisir de leurs biens communs. Ce qui signifie en clair que la validité d’un engagement dans l’action ayant pour fin la construction ici et maintenant de nouveaux rapports sociaux, ce que certains osent nommer de façon profondément renouvelée « communisme », et donc à terme de nouveaux rapports de forces, n’est pas subordonnée à l’appartenance à une formation partisane, ni à ses retombées électorales – c’est elle bien plutôt qui pourra renouveler le sens de la politique. Elle est essentiellement associée à une conviction qui devrait tous nous rassembler : face à trois crises, et deux issues possibles dont l’une est cataclysmique, il n’y a qu’un seul impératif : gagner les citoyens à la seule perspective convaincante qui s’offre à nous : poursuivre et généraliser bien plus résolument une révolution postcapitaliste en partie déjà amorcée.

Jean Sève, historien

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